Photographier, c’est une attitude, une façon d’être, une manière de vivre. 

 Henri Cartier-Bresson


LE PHOTOGRAPHE AVEUGLE

Un film de Natalia Bogdanovska

 Dans son film, Natalia Bogdanovska nous invite à découvrir Evgen Bavcar, artiste slovène naturalisé français.

Evgen Bavcar, qu’un double accident a rendu aveugle à l’âge de 12 ans, est  un des 3 photographes non-voyants connus dans le monde. Il est aujourd’hui ingénieur à l’Institut d’esthétique des arts contemporains (IEAC) à Paris et fait partie du jury de nombreuses manifestations consacrées à l’image.

 

-Une voix décrit à Evgen Bavcar des photographies noir et blanc que bien sur il ne voit pas. Pourtant c’est lui qui les a réalisées.

Il se rappelle son émotion lorsque son premier film fut développé et qu’on lui dit : « Il y a des images ». Pour lui c’était  un miracle : lui, l’enfant aveugle, avait produit des images !

On découvre de quelle étrange façon il travaille, ajustant de la main droite l’appareil autofocus qu’il aligne sur sa main gauche tendue devant lui et touchant l’objet à photographier. C’est cette main gauche qu’il appelle son regard rapproché, lui qui se dit atteint d’une « forte myopie  qu’on nomme cécité ».

Une chorégraphe russe, un éclairagiste professionnel commentent, enthousiastes, les étranges images de cet étrange photographe enroulé dans une écharpe et le chapeau à larges bords vissé sur la tête. Leur verdict : « Il n’y a pas seulement de l’image dans ses photographies : il y ajoute du temps. C’est comme s’il photographiait une émotion dans la durée ».

A l’image, quelques photographies de femmes nues. Bavcar s’explique. Ce ne sont pas des femmes nues, qu’il photographie, mais des femmes mortelles, dans le sens où Eve devint mortelle en découvrant sa nudité.

Il parle de sa rencontre avec le philosophe Marc Sagnol, alors que ce dernier était directeur de l’institut français de Dresde. Marc Sagnol fut immédiatement convaincu de la qualité de ces photos que leur auteur continue de définir en citant Jacques Lacan : « Aimer, c’est donner quelque chose qu’on ne possède pas à quelqu’un qui n’en veut pas ».

Cette première exposition a depuis été suivie de beaucoup d’autres en France, au Japon, au Brésil, au Mexique…

Tandis que des visiteurs contemplent ses photos lors d’une exposition, Evgen Bavcar nous dit ce qu’est pour lui l’exercice de la photographie : une réflexion sur la création, sur l’invisible, sur la place de l’image dans la philosophie.

Il nous explique que si ses photos sont généralement réalisées de nuit, c’est parce que la nuit est son milieu, les ténèbres son élément et que le jour ne lui appartient pas. Mais il explore sans relâche l’infinie richesse de ces ténèbres qui sont sa demeure.

Bavcar raconte sa résistance. Son refus d’une ghettoïsation castratrice. Il laisse entrevoir la révolte et la volonté qui lui ont permis d’accomplir ce qui lui était a priori interdit. Sa vie entre les deux mondes constitue la structure d’une perpétuelle recherche de liberté et lorsqu’il s’arrête pour photographier la tombe de Jorge Luis Borges, on ne sait s’il adresse un clin d’œil à la nuit ou un pied de nez au jour.

Sa déambulation dans les rues de Paris lui donne un prétexte pour nous dire pourquoi il a choisi de vivre en France : parce que la France n’a jamais envahi la Slovénie ! La ballade parisienne le conduit jusqu’au pont Mirabeau, sous lequel coule un poème de Guillaume Apollinaire et où il se rend chaque 9 novembre, comme en pèlerinage.

La conclusion de celui qui a réussi, en devenant photographe, à insérer du possible dans l’impossible, n’est à bien y réfléchir pas si étrange dans la bouche de cet homme qui se considère comme un voyant : « je ne suis pas photographe, je suis quelque chose photographiant. Mais quoi qu’il en soit, comme l’a dit Dostoïevski : la beauté sauvera le monde  » !

 

Natalia Bogdanovska  s’est attachée à rendre cette altérité jour nuit en glissant les lames de nuit des clichés noir et blanc d’Evgen Bavcar entre les plans de plein jour en couleurs de son film.


Christian Monvoisin, journaliste

LE TEMPS sous toutes ses formes est la substance même du film

 Le Photographe aveugle, Evgen Bavcar, de Natalia Bogdanovska. La voix d’une horloge parlante annonce au début qu’il est dix-sept heures, et dans la dernière séquence qu’il est dix-sept heures et quelques minutes. Mais cette brève durée n’est pas la longueur réelle du film, dont la matière temps est celle des ténèbres.

Les derniers plans, dans la nuit, montrent des gouttes d’eau sur une vitre de voiture, vues depuis l’intérieur, colorées par l’éclairage au-dehors. Il y avait déjà des images de gouttes au commencement, en noir et blanc, plus abstraites. On s’en souvient à la fin, après avoir traversé le temps du film. La mémoire visuelle du spectateur est amenée à travailler comme celle du photographe aveugle.

Dans une séquence en noir et blanc qui rend sublimes le cadre et les gestes de sa vie quotidienne, Evgen Bavcar raconte qu’il a eu deux accidents, qu’il a d’abord perdu la vue sur l’œil gauche, percé par une branche au cours d’un jeu, puis un an plus tard sur l’autre œil, à cause d’un détonateur de mine qui lui a explosé au visage. Il a donc le souvenir de choses vues, et perçoit tout l’espace à travers ce temps conservé: « Je voyage partout avec les images qui viennent de ma vallée natale, de ma Slovénie natale, et donc j’essaie de voir tous ces paysages à travers les couleurs, ce que j’ai vu dans mon pays natal. »

Il se décrit lui-même comme « toujours voyant « : « Dans ma mémoire, dans mon être profond, je suis voyant/non voyant, un peu les deux, cela dépend de quel côté je me situe parfois, il y a les deux personnes qui vivent en moi. » La cinéaste montre ainsi des photos de Veronica, la nièce d’Evgen Bavcar, photographiée en ange vêtu de blanc sur un champ qu’il a, dit-il, vu autrefois. Afin de pouvoir la suivre avec son objectif tandis qu’elle court et qu’elle danse, il a photographié la clochette dont il l’avait munie, mais qui ne se voyait pas. C’est l’invisible qu’il a ainsi fixé sur la pellicule, en un geste inspiré de Rilke, comme le suggère au spectateur le fond sur lequel évolue ensuite l’ange Veronica, l’image des ruines du château de Duino.

Quand il photographie la nudité d’une femme, c’est sa mortalité qu’il donne à voir, car selon la Bible, être nu, c’est devenir mortel, ainsi que l’ont vécu «  nos ancêtres Adam et Eve ». En montrant la temporalité de la mort dans le nu féminin, ce qui est pour lui en même temps « très beau et très tragique », Evgen Bavcar crée des vanités, et amène ainsi dans le présent la disparition future. C’est avec le consentement implicite des modèles, car ces femmes doivent avoir non seulement une intelligence de l’esprit, une spiritualité, mais aussi « une intelligence du corps, la sagesse du corps, pour pouvoir montrer à quelqu’un qui ne voit pas ».

L’une d’entre elles est Natalia Arjona, qui est danseuse. L’éclairagiste Arno Veyrat parle avec admiration d’un portrait qu’a fait d’elle Evgen Bavcar, « où elle est exactement elle ». Pour lui, ces gens-là « sont des passeurs, c’est comme s’ils donnaient la permission de », et il y en a peu d’autres qui lui ont « donné autant envie que ça de faire des images ». Dans les œuvres de ce photographe, il voit non pas « quelque chose de plaqué sur un support », mais « quelque chose de tridimensionnel », ce qui est rajouté n’étant pas la profondeur, mais « du temps ». C’est « comme une image avec du temps, le mouvement de la lumière dedans ». Le temps de la physique et celui de l’art y sont consciemment rendus indissociables.

Il y a aussi dans ce film le temps de l’Histoire, qui est partout dans la vie et dans l’œuvre d’Evgen Bavcar. On en suit la trace jusque dans cet appareil russe acheté par sa sœur, avec lequel il a fait ses premières photos, celles de quelques filles, lorsqu’il était au lycée. Pour lui, ce fut « comme un miracle  » quand le maître a révélé la pellicule et lui a dit qu’il y avait « des images « . C’était un Zorki 6, de fabrication soviétique, un objet de luxe que son prix modeste rendait accessible pour tous. Il dit, en parlant de son travail simultané de philosophe et de photographe, que « tout le monde a le droit à l’image ».


On voit des photos prises au camp de concentration du Struthof: une baraque, le four crématoire, la table de dissection, tous ceints de barbelés. Le 9 novembre, une de ces « dates qui sont assez fatales », est présent dans le film comme jour de la mort d’Apollinaire. Une séquence y est consacrée au pont Mirabeau, dont le nom est gravé dans la pierre. Evgen Bavcar en effleure les lettres une à une, avec le « regard rapproché » qu’est pour lui sa main. Lire ainsi, c’est entrer en contact direct avec le temps.


C’est comme si Guillaume Apollinaire avait écrit à son intention le texte Pour les aveugles de guerre, paru en 1918 dans la rubrique des « Echos » du Mercure de France, comme s’il s’était projeté dans le temps d’après la Seconde Guerre mondiale. Il y a décrit l’opération par laquelle d’ « éminents oculistes » ont pu rendre la vue à quelqu’un qui l’avait perdue depuis dix ans: une greffe de cornée, où une petite lentille de verre a joué un rôle essentiel. Evgen Bavcar s’est rendu voyant lui-même avec son objectif de photographe.


Ivonne Bolmanne, journaliste




La Cinéaste et Photographe Natalia Bogdanovska

ou

l’Obscurité intime

 L’extrême spécialisation thématique est devenue en photographie comme un leitmotiv réflexe, chacun voulant se démarquer au premier abord, à la fois de son concurrent comme de ses prédécesseurs. L’immersion quotidienne des consciences dans des flots toujours plus dissipés d’images produites et diffusées avec une incroyable facilité depuis une dizaine d’années à peine par le binôme planétaire numérique-internet, restreint toujours un peu plus l’effort du regard préalable et intérieur, l’acuité et la personnalité de l’appréhension visuelle du monde environnant, ainsi que le champ de vue embrassé. On se calfeutre dans n’importe quelle cabane rencontrée en chemin en se tenant le plus loin possible des rares ouvertures ou bien l’on accepte le sens de la bourrasque sans jamais tenter de rester tout simplement debout !

Or, c’est à l’opposé de cette hyperspécialisation craintive que nous situons la cinéaste et photographe russe vivant en France Natalia Bogdanovska, née à Krasnoïarsk en Sibérie Occidentale, qui possède une formation esthétique comme une palette de curiosité et d’intérêts permettant de la ranger parmi ceux qui considèrent les multiples facettes du quotidien, les imprévus ou les accidents de la vie, ses beautés fulgurantes ou ses répétitions laborieuses, comme autant de manifestations particulières d’une totalité. La photographe excelle à saisir l’intimité secrète des échappées de bonheur, de langueur ou de nostalgie de la personne saisie plus ou moins à son insu, tant dans le portrait que dans les vues du monde de la haute couture, dans les effets d’ambiance du registre « glamour », dans certaines scènes de rues prises sur le vif. Des plans rapprochés dans une sensation complice du corps avec les vêtements portés et l’environnement matériel et tactile immédiat, retiennent l’attention résultant d’une fraîcheur active du regard. Qu’exiger de meilleur d’un photographe, sinon cette capacité à expliciter sans expliquer, à exprimer l’inexprimable du monde des objets visuels ? Des couleurs chatoyantes et capiteuses, des compositions bigarrées très russes, des angles de vue un brin espiègles, décochés à pas de renard, révèlent une personnalité dense et en alerte.

La personnalité de Natalia Bogdanovska apparaît magistralement avec son film réalisé en 2010, « Le Photographe aveugle » (« Слепой фотограф »), qui relate l’histoire tragique mais guidée par une espérance lumineuse du photographe slovène Evgen Bavcar, né en 1946, devenu aveugle à l’âge de douze ans. Les quelques faiblesses de convention cinématographique ou de plans trop furtifs que l’on rencontre ici et là n’entament heureusement pas cette capacité à nous faire sentir le monde d’un aveugle épris du monde visuel qu’il avait connu dans son enfance. Le jeu des éclairages ponctuels se dégageant de plans sombres longs liant plusieurs séquences fait entrer le spectateur dans cet univers des émotions tactiles et des idées imagées avec une rare efficacité, et ce tout au long du film, avec un rythme d’une unité envoûtante. Cette unité de ton calée des les premières secondes du film jusqu’au tout dernier plan est selon nous la marque des meilleurs cinéastes, de ceux qui savent ne pas faire languir le spectateur tout en retenant son souffle. On retrouve dans les photographies psychologiques de Mme Bogdanovska des équivalents de ces focalisations lumineuses qui se dégagent d’une cangue d’obscurité, mais sans outrance, et sans artifice répété mécaniquement comme l’on rencontre souvent chez ceux qui ont appliqué trop servilement les recettes normées des écoles spécialisées. Un talent d’une belle maturité qui mérite large audience.

      Au Plessis-Robinson, ce 22 avril 2015.

 

 

Cyril Semenoff-Tian-Chansky

Ancien élève de l’Ecole du Louvre,

diplômé de master en Histoire des Arts,

Photographe membre de l’UPP et des Photographes Parisiens. 


 

BIO, CRITIQUE ET CONTACT. Natalia Bogdanovska. Films et photographie corporate en France

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